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Commémoration du combat de la Limate à Signes le 2 Janvier 2012



mairie de Signes mairie de Signes

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ALLOCUTION DE PIERRE-YVES CANU,
Résistant.


Madame, Monsieur le Préfet, Monsieur le Maire , que je remercie de son invitation,

chers amis , chers compagnons

La Présidente de l'ANACR du Var ne pouvant être présente , m'a chargé de la représenter pour honorer la mémoire de nos compagnons fusillés à La Limate. Cet événement en est un parmi tous ceux de la Résistance qui nous touche davantage parce que près de chez nous … A cette occasion je voudrais évoquer quelques moments de cette période à laquelle j'ai été associé comme acteur. Les témoins sont rares et je souhaite m'exprimer encore une fois.

Parler de la Résistance n'est pas chose aisée. En effet le souvenir, la mémoire de cette période font émerger l'angoisse, la douleur, les disparus , et cette émotion m'étreint à nouveau, jette un voile sur la réalité des faits. Bien sûr les historiens sont là pour les rapporter, mais comme le dit Jean-Pierre Vernant, les historiens n'étaient pas là au moment des faits.

Cette Résistance dont on parle souvent a quand même une caractéristique historielle... ce fut une guerre sans nom.
La guerre a son rituel : il y a une déclaration officielle de l'état de guerre entre deux nations, il y a la mobilisation générale des personnes, les civils devenant militaires.
Ce fut le cas en 1914 avec une mobilisation générale. Ce fut le cas avec la guerre d'Algérie avec une mobilisation partielle.
Rien de tout cela pour une Résistance où l'on fut pourtant en guerre.
En 1940 la réaction à l'occupation allemande fut d'abord individuelle. Certes il y eut l'appel du 18 juin 40 , mais s'il fut entendu , il fut mis en « réserve » tant les soucis matériels à régler nous absorbaient.. N'oublions pas que plus de 8 millions de personnes s'étaient déplacées, du Nord au Sud, que 90.000 enfants furent séparés de leurs parents. C'était le chaos. Un gouvernement fut créé et l'on compris vite qu'il était non seulement toléré par l'ennemi mais sollicité à collaborer.

On en revient aux deux questions essentielles en ce début d'occupation:

–Pourquoi et comment résister

Pourquoi ? Pour retrouver la liberté, par patriotisme, par esprit républicain, par esprit anti-nazi. Ce fut souvent un mélange de ces différentes composantes.

Comment fallait-il faire ? Certains essaient de partir en Angleterre, en Afrique ou dans d'autres pays étrangers. La traversée de l'Espagne franquiste fut douloureuse pour beaucoup. Les premiers résistants se regroupèrent par affinités professionnelles, politiques, syndicales ou associatives. Le 24 octobre 40 , Pétain rencontre Hitler . A la même période on résiste déjà.

Dés octobre 40 , le Réseau du Musée de l'Homme fut créé par VILDE et LEWITZKY, rejoints par Germaine TILLON et Agnes HUMBERT. En 1942 , 7 hommes du Réseau furent fusillés et les femmes furent déportées. Si je cite les noms c'est qu'il est nécessaire de ne pas les oublier. Ce Réseau est le début de la création des autres mouvements.

Début 41, le premier journal clandestin « Libération » est créé par d'Astier de la Vigerie, Cavaillès et Aubrac. Dans le même temps s'organise le Réseau Combat, animé notamment par Henri FRENAY, Claude BOURDET et Berty ALBRECHT. Le groupe Franc-Tireur est créé à Lyon la même année. Dans le mouvement Libération se crée le réseau COHORS orienté vers l'action militaire. On peut mesurer l'importance d'un réseau qui travailla en partenariat avec le BCRA . Des chiffres sont malheureusement significatifs de la participation des Résistants dans la bataille armée. Sur 1000 membres, plus de 300 furent arrêtés, 268 déportés, 26 furent fusillés.

C'est aussi une occasion d'évoquer la page de la formation civique du combattant. Il y eut des écoles de cadres du Maquis. En 1942 sous l'impulsion de Robert Soulage de Sarrazac furent créées les Ecoles de Cadres du Maquis. Les principes de base de ces écoles furent inspirés par l'Ecole de Cadres d'Uriage, mais furent repris par les différents grands mouvements de Résistance . Ces maquis fonctionnèrent notamment en Savoie, Haut Jura, et Auvergne. On estime à plusieurs centaines le nombre de stagiaires dont on a conservé la trace.

Nous n'étions pas formés comme terroristes ou kamikazes. On y apprenait qu'un saboteur était aussi exigeant sur le chemin de retour que sur celui du but à atteindre. On y apprenait aussi ce qu'était l'économie mondiale de l'époque évidemment et des cours de l'histoire mondiale alternaient avec les cours d'armement;

Il y avait aussi des équipes volantes souvent composées d'anciens d'Uriage qui apportaient leur soutien moral aux maquisards. Je cite François le Gouay , un ancien membre de ces équipes:

«  je n'ai pas le souvenir qu'on voulait apporter l'esprit d'Uriage aux gens, ça n'avait pas du tout un aspect prosélytique, ou l'intention de convaincre, on avait le sentiment d'être à leur service, de leur donner quelque chose d'utile »

Toutes ces personnes ont résisté sans violence pendant les premières années d'occupation, puis petit à petit sont passées à l'acte. Beaucoup d'exemples viennent à l'esprit : Ravanel, polytechnicien qui laissera vite les chantiers de jeunesse pour l'action immédiate, Jean Gosset , philosophe catholique qui suit Emmanuel Mounier dans la revue Esprit et qui l'abandonne pour devenir l'adjoint de Jean Cavaillès dans le réseau Cohors, Renè Char qui se tait jusqu'au jour où il prend le maquis dans les Basses Alpes.

On peut remarquer la diversité des origines sociales de chacun, de son itinéraire individuel , et l'arrivée à la même constatation : il faut agir, il faut passer à l'action. L'exemple le plus frappant est celui de deux martyrs aux origine spirituelles différentes, l'aristocrate officier d'Estienne d'Orves, exécuté le 29 août 41 et notre compatriote Gabriel Péri, fusillé le 15 décembre 41.. Pour mieux comprendre ce que furent ces Résistants, je terminerai par ce témoignage du chef d'escadron de cavalerie, Xavier de Virieu qui ne passe pas pour un extrémiste du terrorisme. En juillet 44 , il est dans le Vercors, il raconte qui sont les hommes qui composent le bataillon des Pionniers du Vercors :

« Tous les hommes de la Résistance sont des volontaires. Ce ne sont pas des fanatiques, mais des convaincus, ce qui est mieux et plus durable. Ces « raisonnables » sont pourtant des « hors la loi ». En rompant résolument avec une société asservie et un gouvernement sans souveraineté, ils se sont exclus des juridictions reconnues. Leur premier geste a été de renoncer aux sécurités bourgeoises, de quitter foyer, vie paisible, habitudes chères, pour embrasser une vie pleine d'inconfort et d 'embuches, mais nécessaire »

voilà ce qu'écrivait à l'époque un officier de cavalerie.

Les combattants des réseaux, des maquis, les chasseurs des Glières,, les pionniers du Vercors, les compagnons de La Limate, nous les honorons tous.

L' évocation de tous ces mouvements de Résistance en exprime toute la diversité. Si elle fut « citoyenne » comme l'a dit Jean Cassou, elle fut aussi nationale . C'est pour cela que les Résistants varois se retrouvent dans les combats que j'ai évoqués aujourd'hui. Nos compagnons de La Limate nous le rappellent et une fois encore nous leur rendons l'hommage qu'ils méritent.