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Commémoration du combat de la Limate à Signes le 2 Janvier 2010

photo Var Matin

ALLOCUTION A SIGNES le 2 janvier 2010
Par Claude RODDIER, Présidente du Comité Départemental.


Le 2 janvier 1996 le docteur Tilman, président du comité du Var de l'ANACR disait sur cette terre de Signes où tant de sang a coulé:
"L'hommage que chaque année nous rendons à ces hommes qui sont morts pour s'être dressés contre le nazisme est un devoir qui s'impose comme un devoir de mémoire, comme une leçon de civisme".

Pour nous la tâche est la même et, année après année, nous l'accomplissons depuis plus de six décennies.

Les faits, tels que décrits par l'historien Jean Marie Guillon

"Le 2 janvier 1944, un groupe de maquisards, installé sur le plateau au-dessus du village, à la ferme Limates, est anéanti. Les Allemands exécutent sur place neuf de ses membres et un berger.
L'affaire, vue d'aujourd'hui, peut paraître « ordinaire ». Elle ne l'est pas. À ce début d'année 1944, il y a eu des exécutions massives d'otages, des rafles et des meurtres dans certaines villes, des attaques de maquis se sont soldées par des arrestations, mais les massacres de maquisards sont encore rares. Celui de Signes est, sinon le premier, du moins un des premiers du genre. C'est par la suite que ces tragédies vont se généraliser. Cette antériorité explique l'impact que Signes a eu sur le moment dans le Var et au-delà du Var.

Les maquisards se sont installés là vers la mi-novembre 1943. Il y a vraisemblablement 14 jeunes hommes, français de souche ou immigrés, originaires ou non de la région, réfractaires au STO pour partie, mais aussi un officier italien qui les a rejoints au moment de la débâcle du mois de septembre précédent. Le groupe, appelé Guy Môquet (et parfois Marat), est l'un des détachements du maquis FTP le plus important de toute la région, la 1e compagnie FTP de Provence (qui a compté plus d'une centaine d'hommes), il constitue une sorte de pointe avancée, un groupe franc chargé des coups de main sur le littoral. Il bénéficie de complicités dans le village. Le café du garde-champêtre Sansonnetti sert de point de ralliement. Certains maquisards descendent à l'Hôtel des Acacias où ont lieu des bals « clandestins ».

Mais depuis octobre, les Allemands ont pris en main la répression contre les maquis.
Le dimanche 2 janvier, au matin, vers 9 h 30, les maquisards sont attaqués par un groupe d'environ 75 soldats. Les coups de feu sont entendus au village (dont les issues sont bloquées par des véhicules allemands) pendant 45 minutes, jusqu'à ce que, sans doute, les maquisards aient épuisé leurs munitions. Les résistants locaux recueillent, dans l'après-midi, deux rescapés, Paul Rossi, blessé à la cuisse, chef du détachement, et Eugène Chabert. Un autre rescapé, Jandrew dit Le Tatoué, va être caché dans un cabanon près du village. On apprend par eux, en partie, ce qui s'est passé. Les maquisards faits prisonniers auraient brisé la crosse de leur arme avant de se rendre. Ils ont été obligés de creuser la fosse où ils allaient être fusillés. Il y a là Alphonso (nom inconnu), officier aviateur de l'armée italienne, Paul Battaglia, 23 ans, ouvrier tailleur de Sainte-Maxime, Joseph Gianna, Amédée Huon, 22 ans, pompier dans la région parisienne, Yvan Joanni, maître-skieur en Savoie, Georges Lafont, 21 ans, matelot, originaire de Gironde, Jean Perrucca, 24 ans, originaire de Savoie, Pierre Valcelli, 22 ans, ouvrier céramiste à Salernes, Serge Venturrucci, 22 ans, ouvrier boulanger au Luc, ainsi qu'Ambroise Honnorat, 67 ans, berger à Limates. Avant l'attaque, deux maquisards, Strambio et Hénon, qui revenaient de mission ont été arrêtés (et seront déportés).
Lorsque la voie est libre, accompagné par deux résistants qui ravitaillaient le maquis, dont Raoul Maunier à qui l'on doit le récit, puis par les gendarmes, le garde-champêtre monte à Limates à la recherche des corps. La fosse est finalement repérée, à 300 mètres de la ferme, par les pieds qui en émergent. Lorsque, le lendemain, on vient chercher les corps avec le Parquet de Toulon, ceux-ci ont été déterrés, étendus sur l'herbe, recouverts d'une couverture, chacun portant épinglée une page de carnet avec son nom. Les maquisards ont la tête criblée de balles, le berger a été touché au bas-ventre. Un gendarme fait des photos, mais les Allemands lui confisquent l'appareil et la pellicule. Les corps sont descendus au village et inhumés au cimetière en présence d'une partie de la population, sauf ceux de Valcelli et de Venturucci, que leurs familles, prévenues par leurs camarades, sont venues récupérer le 5 janvier.

La guerre est donc arrivée à Signes, le 2 janvier 1944, sous sa forme la plus atroce, sans règle, dans toute sa bestialité, avec, en outre, des éléments de guerre civile. Le drame de Signes inaugure ce qui va bientôt se banaliser. D'où l'émotion qu'il provoque
L'opinion locale considérait plutôt avec sympathie les réfractaires et les maquisards, surtout ceux de Savoie ou du Limousin. Les sentiments étaient plus réservés vis-à-vis des maquisards locaux à cause des sabotages de voie ferrée, des ennuis qu'ils occasionnaient et des risques qu'ils faisaient courir. Mais tout change quand la répression, à Signes, transforme les maquisards en martyrs. La réprobation est immédiate et générale. Les enterrements qui ont lieu à Signes, au Luc et à Salernes, sont significatifs. Les obsèques sont suivies par toute la communauté locale. Ce sont en fait des manifestations, 1 500 personnes au Luc pour Serge Venturrucci, le 9 janvier, 2 000 à 2 500 à Salernes pour Pierre Valcelli. Une jeune femme que la « Gestapo » de Draguignan a envoyée au renseignement à Salernes rapporte que « la population a fait des obsèques nationales : les cafés ont été fermés ainsi que les cinémas et des tentures de deuil ont été tendues dans la ville entière à l'exception des amis des Allemands ». Des gens considérés jusque-là comme hostiles montrent en y venant qu'ils participent à l'unité patriotique qui se reconstitue derrière la Résistance. Ces maquisards ne peuvent être les bandits que la propagande vichyste décrit. La crédibilité de Philippe Henriot, le milicien secrétaire d'État à l'Information, défenseur éloquent du régime et de la collaboration à la radio, subit un sérieux coup lorsque, voulant répliquer à l'éloge épique que Maurice Schumann a fait des morts de Signes au micro de la BBC, il nie la réalité du massacre et veut jeter l'opprobre sur les victimes. "

C'est ainsi que sur la terre de Signes, et dans tout le Var, à Aups, au Bessillon, dans les Maures, au col du Vinon, et sur toutes les routes de notre département, la pierre des stèles nous rappelle que les combattants volontaires ont payé au prix fort leur engagement. Ils étaient là, unis, venus de toutes le parties de notre société. Ils sont morts pour que vive la France. Ils sont morts pour que soient respectés les droits de l'homme. Ils ont dit "non" à l'inacceptable, non à l'intolérance, au racisme, à la xénophobie.

Il n'est pas dans la tradition de la commémoration du 2 janvier à Signes de parler de soi. Il me semble pourtant nécessaire de parler maintenant de ce qui m'apparait comme un double symbole: mon élection à la présidence du comité de l'ANACR du Var.

Le premier symbole est le plus visible. Pour la première fois de son histoire l'ANACR du Var a confié sa présidence à une femme. C'est simplement en tant que femme que je voudrais vous parler. La Résistance a cru longtemps être une affaire d'hommes. C'était bien simplifier les choses. Les Résistantes les plus visibles ont été reconnues et honorées du temps même de la Résistance, je pense aussi bien à Marie-Madeleine Fourcade, chef du réseau Alliance (quoi qu'elle ait fait croire qu'elle était un homme!) qu'à Lucie Aubrac, Cécile Rol-Tanguy ou Hélène Viannay. Elles ont été honorées comme si elles avaient été des hommes ayant fait ce qu'elles faisaient. Plus tard a été reconnu comme indispensable le rôle des femmes en tant que dactylos, agents de liaisons, ménagères organisant des manifestations. C'était déjà plus proche de la vérité. Mais je n'ai jamais vu reconnaître leur rôle en ce qu'il a eu de plus profond, de plus fondamental: laisser partir leurs fils, leurs maris. Au début de chaque guerre les mères pleurent sur le quai en voyant leurs fils s'éloigner. Mais ni lui, ni elle n'ont la moindre responsabilité dans ce départ. L'ordre de mobilisation est arrivé et il faut obéir. Il n'y a rien de semblable dans la décision d'entrer dans la résistance et de partir au maquis. C'est une décision personnelle qui englobe toute la famille. Si la mère, ou la femme, ne veut pas que l'homme parte il ne partira pas. Mais s'il part cela signifie qu'elle a accepté la même responsabilité que lui, celle de sa mort probable. Ces femmes étaient des résistantes au sens plein du terme et elles ont droit à notre reconnaissance. Nous nous devons d'avoir une pensée pour les familles (hommes, femmes, enfants) de tous ceux qui ont souffert parce qu'ils résistaient.

Le deuxième symbole est que, pour la première fois de son histoire, la présidence de l'ANACR du Var est confiée à ce qu'on peut appeler un "frère ennemi" (disons une sœur ennemie), la fille du chef du principal maquis gaulliste du Var, le maquis Vallier. Ce symbole est fort et je voudrais m'en expliquer.

Ai-je tort de dire "frères ennemis"? Au mois de mai 2009 lors d'une conférence sur les maquis d'Aups le docteur Raybaud qui appartenait au maquis FTP Camp Robert a dit à propos de ces deux maquis (le camp Robert et le maquis Vallier) "nos rapports n'étaient pas mauvais mais chacun de nous pensait que l'autre avait des arrières pensées". C'est exactement ce que pensait aussi mon père.

Pour que vous compreniez mieux comment ces frères ennemis en sont arrivés à penser que l'autre n'avait plus d'arrières pensées je vous demande de me suivre le 17 juin 1990. Mon père, le "lieutenant Vallier", est paralysé depuis 5 mois et refuse de voir qui que ce soit. J'habite Honolulu, au milieu du Pacifique, mais viens le voir régulièrement et ce jour là je suis à Carqueiranne. Monsieur Picoche, l'ancien responsable "maquis" du Comité de Libération du Var a demandé plusieurs fois à lui rendre visite mais mon père a refusé. Cette fois il accepte. Monsieur Picoche entre dans la chambre où je me trouve avec mon père, lui dit "je suis venu chercher Claude pour la commémoration" et mon père répond "bien sûr". Je suis médusée. Je réalise que si mon père l'a laissé venir ce n'est que pour pouvoir répondre "bien sûr". Nous nous regardons et je comprends que dans la pure tradition individuelle gaulliste ils viennent tous deux de me transmettre leur flambeau. Le lendemain à Giens qui a été libéré par le maquis Vallier et au Golf hôtel d'Hyères où le maquis a participé au combat, je suis à côté de Louis Picoche. Il dit très exactement "Le Lieutenant Vallier ne peut pas être des nôtres aujourd'hui. Il est cloué sur son lit de douleur. Mais la vie continue et sa fille est là, à mes côtés, qui prend la relève". Il a dit "prend la relève". Il n'a pas dit "se charge du devoir de mémoire".

Prend la relève. Que cela peut-il signifier de nos jour? Ma mère me le fait comprendre. Elle est morte en 1997 mais comme nous vivions aux Etats Unis (Hawaii est un état américain) nous avons vécu à ce moment là ce que nous vivons en France aujourd'hui. Un jour elle m'a dit "je pensais que tes enfants verraient un bouleversement comparable à la guerre et que toi tu y échapperais, mais les choses vont tellement vite de nos jours que je ne le crois plus. Toi, les gens de ta génération, vous serez obligés de résister simplement pour rester ceux que vous êtes". J'ai souvent pensé à cette phrase et elle me parait de plus en plus juste. C'est dans sa tête que l'on commence à résister et c'est dans notre tête d'abord que nous devons résister. Ne pas nous laisser convaincre par ce qu'il faut bien appeler propagande. Continuer à penser que les valeurs auxquelles les résistants croyaient sont toujours actuelles et les défendre quand elles sont attaquées. Les défendre aussi fortement que nous le pouvons.

En 1997 ma mère était à l'hôpital. Nous savions toutes deux que c'était la fin et nous bavardions de choses et d'autres. A un moment, la veille de sa mort, elle a eu un grand sourire et elle m'a dit "les jours heureux, Claude, les jours heureux, n'oublie pas". Quand dix ans plus tard j'ai lu dans la revue Challenges l'article de Denis Kessler "Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde" j'avais déjà fait la connaissance du docteur Paul Raybaud, mais nous étions chacun sur les positions d'autrefois. Je lui ai alors proposé mon adhésion à l'ANACR. Il a compris ce que cette demande signifiait pour moi: nous étions entrés dans une zone de turbulence, la grêle commençait à tomber et l'union des résistants devenait indispensable. Il y avait eu des arrières pensées à Aups au printemps 1944, il n'y en avait plus eu en août quand le groupe FTP de Collobrières commandé par Etienne s'était joint au maquis Vallier pour attaquer la ferme Lambert. Il n'y en a plus maintenant.

Je voudrais terminer en vous lisant une partie de l'Appel des Résistants aux jeunes générations du 8 mars 2004, appel signé par Lucie et Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean Pierre Vernant, Maurice Voutey Voici le début:
"Au moment où nous voyons remis en cause le socle des conquêtes sociales de la Libération, nous, vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France Libre (1940-1945), appelons les jeunes générations à faire vivre et retransmettre l'héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle.
Soixante ans plus tard, le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n'a pas totalement disparu et notre colère contre l'injustice est toujours intacte."

...
et la fin:
"nous appelons les enfants, les jeunes,.. à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent à notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n'acceptons pas que les principaux médias soient contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil National de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944. Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le sièce qui commence, nous voulons dire avec notre affection:
Créer, c'est résister. Résister, c'est créer".