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Le sabordage de la flotte, par Paule Giloux


Le 27 novembre 1942 , à Toulon, la flotte française se saborda. Ce matin là, mon frère et moi, juchés sur un gros figuier, derrière la maison, d'où nous pouvions observer les quais de Toulon et les appontements où étaient ancrés les bateaux de guerre, contemplions passionnément l'énorme nuage de fumée qui engloutissait la rade. A cette époque, j'avais 15 ans.

L'énormité de ce nuage noir, les éclairs qui le transperçaient, les détonations, les explosions, le sentiment d'assister à un évènement capital, prévu depuis longtemps, la fascination de la catastrophe, tout contribuait à nous «scotcher» littéralement sur ce figuier.

Ce mois de novembre 42 avait été fertile en évènements:

* Le 8 novembre, débarquement anglo-américain en Afrique du Nord,

* le 11 novembre, en réponse, Hitler déclenche l'opération Attila. Les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone sud de la France, dite zone libre. Les tanks allemands se dirigent vers la côte méditerranéenne et entourent Toulon. Ils n'y pénètrent pas cependant et restent en dehors du camp retranché, comme on l'a appelé, qui consistait en une bande côtière, entre Ollioules et Hyères, où s'abritait la Flotte française, camp retranché déclaré inviolable par l'armistice franco-allemand de 1940 .

A midi, la flotte est prête à appareiller.

A 14 heures, ordre de compléter les approvisionnements, notamment en ce qui concerne l'habillement.

Au soir refus d'appareiller de l'amiral de Laborde.

Si les amiraux, au premier chef de Laborde, amiral en chef des Forces de Haute Mer et l'amiral Marquis, Préfet Maritime, gouverneur du Camp Retranché étaient inféodés au Maréchal Pétain et collaborateurs, les équipages ne l'étaient pas . Ils manifestèrent sur le pont du Strasbourg, bateau amiral et sur le Colbert pour protester. Ils criaient : Vive de Gaulle et voulaient reprendre le combat.

A 11 heures du soir, Hitler envoie un message à Vichy. Il donne sa parole «d'honneur» de ne pas chercher à s'emparer de la flotte. Laval donne alors l'ordre, qui sera réitéré inlassablement par la suite, de ne pas tirer sur les Allemands, de se contenter de protestations verbales si les allemands tentaient d'envahir le camp retranché.

En cette soirée du 11 novembre, des pourparlers s'engagent à Toulon, entre les chefs allemands et les autorités maritimes. Hitler a donné sa parole d'honneur qu'il ne cherchera pas à s'emparer de la flotte, serment qui fait ricaner les provençaux mais satisfait les chefs des FHM ( forces de haute mer). Le voile ne tardera pas à être levé.

Cette soi-disant liberté du camp retranché s'accompagne, pour les amiraux de la flotte, de l'engagement de défendre Toulon contre toute attaque de la part des alliés anglo-saxons, des Français ennemis du gouvernement de Vichy ( entendez la France Libre du Général de Gaulle), des ennemis intérieurs (entendez le Résistance.)

L'amiral Marquis et l'amiral de Laborde assument donc la responsabilité de la défense de Toulon. Ils la prennent avec sérieux, beaucoup plus que le danger des blindés qui attendent à deux pas de Toulon. La défense est uniquement tournée vers la mer.

Quelles sont les forces prévues pour défendre le camp retranché?

Les troupes, limitées jusque là à la demi-brigade de chasseurs commandée par le colonel Humbert, en garnison à Hyères, Marquis s'en débarrassera en relevant de leurs fonctions les chefs suspects de non «loyalisme.» Les jours suivants, d'autres troupes présumées «loyales», vingt bataillons, affluent dans le camp retranché. Arrivées le 14, elles ne resteront pas longtemps. Dès le 18 arrivera l'ordre, donné par les allemands de les retirer. Ce qui sera fait.

De même, le 12, Laborde réunit dix-neuf amiraux et commandants de navires et leur fait prêter serment sur deux points:

- ne rien tenter contre les forces de l'axe

- défendre l'entrée de Toulon contre les Anglo-Américains et les Français «dissidents»

Sur les 19, 18 acceptent sans mot dire. Le récalcitrant sera le commandant Pothuau qui sera relevé de ses fonctions. Il quittera son commandement. Sur les deux remplaçants contactés, l'un refusera, l'autre hésite puis demande conseil au commandant du Strasbourg , le commandant Seyeux dont voici la réponse:

«Si tu fais cela, tu arriveras sur ton bateau comme l'homme des Allemands. Ton équipage ne te le pardonnera pas»


0n voit là que l'unanimité ne régnait pas parmi les officiers. Quant aux équipages, ils préféraient le combat à l'obéissance au gouvernement de Vichy. Par exemple, l'équipage du sous-marin Casabianca délégua au commandant deux marins pour exprimer le vœu de tous: se battre plutôt que saborder le navire: L'Herminier répondit:

«demandez à vos camarades de me faire confiance»

De Vichy parvenaient les ordres: pas d'incidents, pas de coups de feux. Contentez-vous de protester verbalement.

Depuis l'armistice de 1940, Hitler convoitait la flotte française. Des documents allemands trouvés après 1946 en font état. Hitler estimait que la possession de cette flotte lui permettrait de finir la guerre en trois mois.

C'était une des premières flottes du monde. Moderne: les derniers bâtiments avaient été mis en service en 1937.

Le sabordage avait été prévu, codifié, préparé depuis les accords d'armistice. Les bateaux de guerre ne doivent en aucun cas tomber aux mains de l'ennemi, quel qu'il soit. C'est un principe incontournable, en usage dans toutes les marines du monde.

La possibilité de l'appareillage a été longuement discutée. A partir du 11 novembre, les risques augmentaient. Les allemands avaient eu le temps de s'emparer des aérodromes aux alentours de Toulon. Cependant il a été dit que ces risques étaient de ceux auxquels une flotte de combat est en mesure de faire face mais l'attitude des amiraux a été d'attendre jusqu'à l'extrême limite .

Dans la nuit du 26 au 27 novembre, les tanks allemands pénètrent dans Toulon, à la fois par l'Ouest (Ollioules) et l'Est (Solliès-Pont). La ligne du téléphone a été coupée dix km plus haut. Les gendarmes en poste de surveillance n'ont pu donner l'alerte. Les estafettes sont arrivées à Toulon après les allemands.

L'horaire du plan final de cette opération, dite Lila, avait été minutieusement réglé et fut rigoureusement respecté.

Quatre heures trente du matin, le Fort Lamalgue est investi par une colonne de chars... L'amiral Marquis qui dort sur ses deux oreilles, est réveillé par les soldats allemands. Il sera arrêté, encadré, emmené en voiture à Ollioules, à l'hôtel Carbonel où, peu à peu, le retrouveront d'autres officiers arrêtés à leur tour dans le fort où retentissent les «raus, raus» des S S. Je ne puis m'empêcher de me demander, à ce propos, ce que le pétainiste Marquis, collaborateur convaincu pensait, à ce moment là, des collaborateurs nazis? Comme nous l'a confié Mlle L'Herminier, sœur du commandant du Casabianca:

-«Il était difficile de prendre les allemands pour des alliés!»

Un responsable de Toulon avait, dès l'arrivée des troupes allemandes autour du camp retranché, attiré l'attention de l'amiral Marquis sur les énormes stocks de nourriture de la Marine. Si les allemands envahissaient Toulon, ils s'empareraient de tout. Or les enfants de Toulon subissaient une longue disette. Ne serait-il pas préférable de distribuer ces vivres aux familles? L'amiral refusa. Que pensa-il, le 27 novembre lorsque les troupes nazies pillèrent les entrepôts et emportèrent des camions entiers de butin?

Tout de suite après l'arrestation du préfet maritime, l'amiral Robin, tiré lui aussi de son lit, avait compris et s'était rué en pyjama sur le téléphone: ce fut ainsi que, par le réseau filaire intérieur de la Marine, l'alerte fut diffusée de proche en proche. Les allemands ignoraient l'existence de cette ligne téléphonique interne et c'est une des raisons - non la moindre - de l'échec de l'opération Lila. Car celle-ci échoua complètement.

L'entrée des Allemands, ou plutôt les entrées simultanées, étaient minutieusement fixées:
4 H 30 : prise du Fort Lamalgue.
4H 45 : l'amiral Guérin, major général, réveille sur le Strasbourg l'amiral de Laborde qui refuse de le croire. ( Hitler lui a donné sa parole d'honneur !)
4H 57 : rendu à l'évidence, l'amiral en chef de Laborde ordonne le branle bas.

A l'arsenal du Mourillon l'alerte est donné au sifflet par le commandant Barry, chef du groupe des sous -marins!. Mitraillage allemand des quais et des sous-marins.

Le carnet de bord du Casabianca est éloquent:
4h55 : Rien A Signaler
5h 05 : alerte au klaxon : ennemi sur les quais, mitraillage
5h 10 : dépassé la Vénus

Qui dit mieux?

On peut dire que, dès 5h, tous les bâtiments de la flotte avaient reçu l'ordre de sabordage. Commença alors un processus mis au point de longue date:
- défonçage à coups de masse d'ouvertures pour noyer le bâtiment
- travail au chalumeau pour détruire des pièces irremplaçables.
La destruction de la Flotte s'accomplit dans l'urgence, le désespoir et la rage. Tout détruire avant que les allemands s'en emparent. Objectif accompli à 100%.

A la Seyne sur mer, trois bâtiments de la Flotte étaient en réparation aux Chantiers Navals. Ils ont été sabordés par leurs équipages sous le feu de l'ennemi. Je tiens à citer le récit de cet épisode par Louis Puccini (à l'époque militant à la C.G.T clandestine) dans sa conférence de mai 1998:

« Aux Chantiers de La Seyne,un contre-torpilleur est en réparation. Lorsqu'à 7h30, les ouvriers rentrent, ils se rassemblent devant la darse, devant la direction et ils regardent devant eux ce spectacle dramatique: le contre torpilleur sur le pont duquel les marins s'affairent est en train de s'enfoncer lentement dans les eaux.
A cet instant, venant de la porte principale, une horde d'uniformes noirs, casqués, entre en hurlant et un officier tire des coups de mitraillette sur les marins qui lui confisquent le navire en le coulant. Trop tard! Les marins ont fait leur devoir en sacrifiant ce qui est le plus cher pour eux, leur navire. Ils vont défiler, applaudis par des ouvriers, encadrés par des nazis et iront rejoindrent leurs collègues emprisonnés à l'arsenal. »


Je joins à ce témoignage celui d'un Seynois qui nous l'a transmis par internet:

« C'est vrai, je n'avais que 4 ans et pourtant, il me reste quelques souvenirs. Nous habitions les Mouisséques ; mon père était parti travailler aux turbines et il est revenu précipitamment dans la matinée pour nous dire qu'il fallait quitter immédiatement le domicile.
Cette histoire, je l'ai entendue tellement de fois que je crois la revivre mais en réalité, je n'en ai pas gardé le souvenir.
Ce dont je me souviens par contre, c'est de notre «fuite» à Fabrégas. Papa, maman, la petite sœur dans la poussette, mon frère de sept ans et moi-même, avons pris la direction de la villa d'amis qui habitaient Fabrégas. Mes souvenirs s'éveillent à ce moment là, grâce à la tasse de lait sucré que nous avait servie la dame amie. Des bruits de canonnade, des avions plus nombreux que d'habitude, je m'en souviens aussi et du retour vers les Mouissèques, le soir. Une place des Mouissèques avec des chars, automitrailleuses, et ce qui m'a frappé et que j'ai gardé en mémoire, c'est la file de marins français alignés contre le mur avec les mains sur la tête.
La nuit suivante, mes parents ont entendu quelqu'un tambouriner à la porte, c'était un marin français qui demandait des habits civils pour s'échapper. Mon père lui a donné de ses habits et les effets militaires ont été enterrés dans le jardin. »


C'est un exemple, et il y en eut beaucoup, de la solidarité dont firent preuve les habitants de la rade envers les marins.

La population toulonnaise envahit les quais jusqu'à la nuit, applaudissant les marins, faisant la haie aux cadets de la marine lorsque l'école navale fut investie et que les jeunes élèves furent évacués par les soldats. La foule chantait la Marseillaise, en dépit des SS, et formait une haie de chaque côtés de la rue. Un chœur s'était institué, comme dans le théâtre grec, qui scandait sans relâche aux allemands éberlués:

«Bande de cons, bande de cons»


On peut souligner dans un premier temps, un double échec :

Pour Hitler cet échec est cuisant. Il a confié l'exécution des plans Attila et Lila à ses SS qui n'ont prouvé là que leur incompétence . Le commandant L'Herminier a dit:

«L'attaque du port, le 27 novembre par des SS ignorants des choses de la mer, nous a beaucoup facilité la manœuvre. Si le port avait été bloqué par les marins allemands acheminés vers Marseille depuis 48 heures en vue de l'armement de nos bateaux, que l'ennemi croyait pouvoir facilement capturer par surprise, nous n'aurions, sans doute, pu nous échapper.»

Hitler ne fonctionnait pas selon le principe de réalité mais celui de son «moi» grandiloquent et les SS en étaient l'émanation.

Quant aux amiraux français, ils ont perdu une belle occasion de se couvrir de gloire et ce, par leur haine de la République, du principe universel de Liberté, d'Egalité, de Fraternité à quoi ils ont préféré l'idéologie nazie. Le sabordage a été choisi - dans ces circonstances on peut dire imposé, - plutôt que le combat et la bataille finale .

Quand tout fut terminé, il ne nous resta plus que le triste spectacle de notre flotte sabordée, devant laquelle défilait le bateau de la Seyne à Toulon. Nous pûmes le contempler longtemps. Deux années passèrent avant la Libération, deux années de froid, de famine, d'occupation ennemie, d'arrestations, de déportations, de destructions, de deuils.

Je rêve encore d'une flotte qui aurait appareillé, le 11 novembre, de ces bateaux qui auraient franchi fièrement la rade et se seraient élancés vers le combat, tels des chevaux de Neptune, en rendant à la France vaincue sa gloire et son honneur.

«Combattre comme des soldats et non pas assister et prendre part au massacre de leurs unités» ( Commandant Jean L'Herminier.)

Paule Giloux «Journées de la Résistance Mars 2010»



Bibliographie:

Yves FARGE, Témoignage, Toulon Paris, Les Editions de Minuit, septembre 1945 (Première édition publique des Editions de Minuit)

J.Marie GUILLON, novembre 1942: sabordage de la flotte française http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article80 et http://var39-45.fr/occupations/sabordage.php

Cdt. L'HERMINIER, Casabianca Paris, Editions France-Empire,

Henri NOGUERES, Le suicide de la flotte française à Toulon, Paris, Robert Laffont, 1951.

Pierre VARILLON, Le sabordage de la flotte Paris, Le livre contemporain - Amiot Dumont, 1954