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Dossier Berty Albrecht:
Une femme de tous les combats



Intimement liée à Henri Frenay, Berty Albrecht est déjà engagée dans la lutte sociale, féministe et pour les droits de l'homme, lorsqu'elle se rend, en 1940, à Vierzon pour rejoindre les usines Fulmen où elle doit exercer en sa qualité de surintendante diplômée.

« Elle y arrive le 11 juin 40, écrit Alain Prato, après un voyage épique en voiture en compagnie de Mireille, sa fille. Elle doit essuyer les quolibets de misogynes ne supportant pas de la voir au volant et, plus grave, les mitraillages de l'aviation italienne qui la blessent au bras gauche. Après plusieurs jours de combat et de bombardement, Vierzon, dévastée, est investie le 16 juin. Dans la maison que Berty occupe avec sa fille, elle écoute le message de Pétain annonçant, le 17 juin, la demande d'armistice. La honte l'anéantit !


Face à la Kommandantur



L'armistice avait placé l'usine et le logement en zone occupée mais des ouvriers résident en zone libre ce qui permet à Berty d'avoir un ausweis. Elle se lance dans sa première action : organiser un réseau de passage de la ligne de démarcation pour les soldats évadés des camps de transit installés en France par les Allemands avant leur transfert dans les stalags en Allemagne. Comme le cimetière est en zone libre, de faux enterrements sont organisés et certaines des personnes qui suivent les cortèges funèbres oublient de revenir… Les Allemands finissent par s'en apercevoir et mettent un terme à cette action.

Le viol d'une jeune femme vivant dans la même maison que Berty lui permet de protester auprès de la Kommandantur. Sa maîtrise de l'Allemand en impose et, non seulement elle obtient des excuses mais aussi l'attribution d'un ausweis permanent ce qui va faciliter ses déplacements. Mireille accomplit quelques missions de courrier.

C'est ici que commencent l'originalité et l'imprudence de son action. Elle va s'effectuer en famille : Mireille restera à ses côtés jusqu'au bout. Freddy, son fils, resté en zone libre, réussira à gagner le Canada via l'Espagne et Curaçao avant de passer en Angleterre pour s'engager dans les FFL.

A partir de décembre 1940, avec Henri Frenay, Berty met sur pied Combat.

Lors d'un voyage à Paris, en août 1940, elle apprend que les Allemands ont demandé au concierge où était Mme Albrecht. Elle obtient des nouvelles d'Henri Frenay, dont elle est coupée depuis le début de la guerre, en réponse à une lettre expédiée à sa mère. Dans cette réponse, Frenay raconte son évasion d'un camp de prisonniers militaires, le 27 juin 1940. Après 3 semaines de marche à pied, il a pu regagner Lyon puis Sainte-Maxime. En garnison à Marseille, il rédige, le 15 août 1940, un manifeste appelant à la lutte armée tout en affichant ses sympathies pour la Révolution nationale à entreprendre après la libération. La politique de collaboration l'éloignera définitivement de Pétain. Il est renvoyé de l'armée. Il organise les premiers recrutements. Henri et Berty se retrouvent à Lyon en décembre 1940 pour lancer le mouvement Libération nationale.

« Chef d'état-major »



Pour se rapprocher d'Henri, Berty demande un nouveau poste… à Vichy ! Elle obtient une mission au commissariat contre le chômage des femmes. Ce sera sa couverture. Elle tape les 18 premiers exemplaires des « Petites Ailes » qui deviendront « Vérités » à partir de septembre 1941. Son poste lui permet de circuler en zone sud. Ainsi, en mars 1941, elle est à Marseille pour rencontrer Maurice Chevance. Puis elle rejoint Lyon pour occuper le poste d'inspectrice du chômage féminin. Ainsi Vichy assure une couverture et le couvert !

Berty va vivre dans un meublé à Villeurbanne où Mireille la rejoint en octobre 1941. Dénoncées comme… prostituées par le concierge, à cause des allées et venues des camarades du mouvement, elles subissent une visite de la police qui les pousse à déménager. Berty s'occupe, dans le mouvement, du service social pour les emprisonnés et du journal. Elle est, comme le dira Frenay, « son chef d'état-major ».

Elle finit par trouver un courageux imprimeur, Martinet, à Villeurbanne, qui tire à 10 000 exemplaires les « Petites Ailes » devenues « Vérités » et, en novembre 41, « Combat », né de la fusion de MLN et de Liberté. Le journal prend le même titre que le nom du mouvement. A l'été 42, le tirage atteint les 100 000 !


Les ennuis avec la police commencent. Un premier interrogatoire en octobre 41, au bureau de Villeurbanne, ne donne rien. Berty est relâchée.

Seconde interpellation à la mi-janvier 1942 : une taupe dans le mouvement a provoqué 40 arrestations dont Berty, conduite à la DST. Elle est libérée pour convaincre Frenay de rencontrer le patron de la DST et Pucheu, ministre de l'Intérieur. L'entrevue a lieu. Cela paraît à peine croyable mais, depuis juin 1941, l'entrée en guerre de l'URSS a changé la donne. Vichy espère que l'anticommunisme d'une partie des Résistants, dont Frenay, peut brouiller les cartes d'un jeu passablement compliqué. Pucheu essaie de démontrer que Vichy n'est pas pro-allemand. Depuis avril 41 Darlan a remplacé Laval : ça tangue fort ! Pucheu veut que Frenay arrête avant que la répression ne s'abatte. Le chef de Combat ne répond rien et repart libre.

Evasion


Ces péripéties contraignent Berty à démissionner. Elle continue ses passages clandestins de la ligne. Arrêtée fin avril 1942, elle est internée à Vals-les-Bains. Elle exige d'être jugée. Devant le refus des autorités, elle fait une grève de la faim pendant 13 jours avec quelques-uns de ses codétenus, parmi lesquels Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit. Elle obtient alors d'être transférée à la prison Saint-Joseph à Lyon. Elle est finalement jugée et condamnée à six mois de prison ferme. Elle doit en principe sortir deux mois plus tard mais la décision de la maintenir dans un camp d'internement dans le Tarn lui fait craindre la déportation.

L'invasion de la zone sud, le 11 novembre 1942, risque de compliquer un peu plus encore l'avenir des prisonniers. Berty décide alors de simuler la folie. Envoyée à l'asile psychiatrique de Bron puis transférée au Vinatier le 28 novembre, elle est libérée par un commando de Combat mené par André Bollier le 23 décembre 1942, grâce également à l'aide de sa fille Mireille et de son médecin, le docteur Foex, qui donne ses clés pour en faire un double.

Le lendemain, les deux femmes sont en Ardèche puis passent à Marseille le 25 décembre 1942. Elles y restent un mois.

Frenay essaie de convaincre Berty de passer en Angleterre où il a rencontré pour rencontrer le général De Gaulle en septembre 42. Elle refuse

: « Ah ! ça jamais ! On ne fait pas la guerre dans un fauteuil de cuir ! » Le mouvement la met alors en lieu sûr à Toulouse. Début avril 43 : nouvelle alerte et nouveau départ pour Cluny.

« Tu ne me reverras pas vivante »

Elle va rejoindre Mireille qui séjourne à la Roche Vineuse à 20 km de là. Elles louent deux chambres chez les Gouze. M..Gouze a été révoqué de son poste de proviseur pour avoir refusé de donner la liste des enfants et des professeurs juifs. Les hôtes des deux femmes ne posent pas de questions mais se doutent bien qu'ils ont affaire à des personnes importantes de la Résistance puisque Frenay loue une autre maison sous un nom d'emprunt. Henri et Berty tiennent des réunions de travail, en particulier pour lancer un journal, « La Voix du maquis ». Les Gouze ont deux filles dont la plus jeune, Danielle, épousera en 1946 François Mitterrand. Frenay renouvelle sa demande de départ pour Londres. Nouveau refus. Berty décide de mettre Mireille à l'abri en Suisse chez des cousins. Dans une chambre d'hôtel, à Mâcon, où la mère et sa fille passent une dernière nuit, Berty explique à Mireille qu'elle ne la reverra plus vivante.

Berty retourne à Cluny. Elle trouve un message pour un rendez-vous à Mâcon le 28 mai 1943. Les Gouze essaient de la dissuader de s'y rendre. C'est un piège. La femme qui l'aborde sur le banc d'une place près de l'hôtel en lui demandant : « Etes-vous Victoria ? » est en réalité un agent double. Des hommes surgissent, maîtrisent Berty, la conduisent dans l'hôtel en pensant mettre la main sur Frenay. Elle est emmenée à l'hôtel Terminus, siège de la gestapo. Elle en ressort à 18 heures, le visage tuméfié, pour être transférée au fort Montluc à Lyon puis à Fresnes, près de Paris.

La mort d'une héroïne


Que se passe-t-il ensuite ? Le 31 mai 1943, les Allemands font connaître son décès sans en préciser les causes. Radio Londres, sur on ne sait quelle information, annonce qu'elle a été décapitée !

La réalité est forcément différente. Mais, 67 ans après, il est difficile de savoir exactement. Des zones d'ombre, que Mireille essaya de dissiper, demeurent : le rôle de la femme agent double, blanchie par la justice en 1950, reste confus. Mireille l'a rencontrée mais ses déclarations ne concordent pas avec celles d'un témoin oculaire.

Pour sa mort les choses sont plus claires : l'acte de décès établi par la mairie de Fresnes porte la date du 31 mai 1943, sans cause connue. En mai 1945, Henri Frenay fait exhumer le corps du potager de la prison transformé en cimetière. L'autopsie montrera qu'elle n'a pas été décapitée mais qu'une marque profonde subsiste à la base du cou. Il est communément admis, dans toutes les biographies, que Berty, torturée puis incarcérée le 31 mai à 0 h 15, placée dans une cellule du quartier des droits communs, s'est donné la mort par pendaison. Mais pour sa fille cela restera toujours un mystère.

Ainsi s'achevait cette vie hors du commun. Berty fut une femme de tous les combats pour le progrès. Le combat pour les femmes, le combat pour la dignité de la classe ouvrière, le combat pour la liberté. La nation a reconnu ses mérites en l'inhumant au Mont Valérien aux côtés de 16 autres héros, dont une autre femme, Renée Levy, déportée - résistante, décapitée à la hache à Cologne le 31 août 1943. Berty Albrecht a reçu, à titre posthume, les décorations suivantes : Compagnon de la Libération ; Médaille Militaire, distinction très rarement attribuée à une femme ; Croix de Guerre avec palme ; Médaille de la Résistance avec rosette.

Alain Prato

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