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L'épopée de François Pelletier

 

Chaque année, au mois d'août le comité ANACR de Ste Maxime, sous la présidence de Maurice Fey, organise une cérémonie de commémoration à la mémoire de François Pelletier et de Muthular  d'Errecalde, enterrés encore vivants le 12 août 1944 au charnier de Signes après avoir subi des tortures sans nom.

Leur histoire doit être replacée dans le contexte de la Résistance dans le golfe de Saint-Tropez  dont la Brigades Maures fut l'élément central.

Cette histoire est exemplaire de ce que fut la  Résistance. Elle est celle d'hommes et de femmes venus de tous les horizons sociaux, politiques, qui surent dépasser les méfiances pour s'unir, pour libérer notre pays par leur courage, leur engagement jusqu'au sacrifice de leur vie. Cette vie, ils la perdirent souvent à la suite des trahisons des collaborateurs zélés qui ne manquèrent pas ici, comme ailleurs, cela jusqu'à la veille du débarquement de Provence.

 

C'est en avril 1942 que le docteur Gilbert Dreyfus est chargé de créer une section du Front National pour regrouper les Résistants jusqu'alors isolés ou divisés.

Parmi ceux-là, nous pouvons citer Jacqueline Gilbert Dreyfus, appartenant au réseau F2, transmet en octobre 1941 des renseignements sur les usines des torpilles grâce à des membres du PCF dont l'entrée en guerre de l'URSS en juin 41 simplifie leur tâche.

Nous ne pouvons pas oublier Alix Macario de Cogolin, ancien des Brigades Internationales. Il est clandestin du PCF, en lutte depuis l'été 1940 avec la création d'une imprimerie clandestine dans la forêt du Dom à la ferme des Ruscas.

Le père Tison fut un des premiers adhérents au FN. Un comité clandestin fut constitué avec Roger Gilbert, René Girard, Jean Despas, Lecompte, Forestier, Mme Olivier, Augustin Granjean, Noëlle Thomas (les deux derniers membres du PCF). A la suite du départ de Roger Gilbert à partir de mars 43, Jean Despas en prend la tête.

Diverses actions furent entreprises comme la constitution de dépôt d'armes, très limitées. Ainsi Roger Gilbert va les chercher à Cannes, les ramène en train en les dissimulant dans des fagots (fusils-mitrailleurs), descend à la gare de St Raphaël. Il embarque sur un bateau pour   gagner St Tropez. Là, il les cache au chantier naval Lantier. Elles y resteront jusqu'en juin 44 pour être montées au maquis de La Mourre par Jean Conte.

Le renseignement est une autre forme d'action. Jean Despas microfilme pour transmettre à Toulon, Londres et Alger. Parallèlement d'autres réseaux effectuent le même travail comme le réseau Cotre, de Plan de la Tour, avec l'instituteur Jean Vatinet pour le secteur de Ste-Maxime.

Des sous-sections du FN sont mises sur pied à Ste-Maxime, Grimaud, Cogolin, La Croix Valmer, La Foux, Ramatuelle, Cavalaire, La Garde Freinet. Jean Despas assure la liaison. Les agents de liaisons féminines sont précieux : Jacqueline Gilbert Dreyfus, Isabelle Despas, Nicole Celebonovitch la fille de Marko.

Le débarquement allié en AFN donne une autre dimension. Les liaisons par sous-marins sont mises en place. Jean Despas obtient le contact par l'intermédiaire de Le Masson, pharmacien à Ste-Maxime, avec l'agent américain Brown venu d'Alger. En février 1943 et en mai 1943 le  Casabianca et le Marsouin débarquent des passagers réceptionnés ensuite par Michel Hacq, commissaire de police à Toulon. Pour ces deux occasions ils sont protégés par des FTP venus en février de La Ciotat et en mai par ceux d'Alix Macario de Cogolin.

C'est dans ce contexte que va s'effectuer la jonction entre le FN et les MUR. Ces derniers sont implantés à Ste Maxime et Plan de la Tour, Ce sont des socialistes organisés avec une structure politique et militaire (AS).

Les deux organisations forment une fédération regroupant les forces du littoral et des Maures. C'est l'embryon de la Brigade des Maures avec comme commandant Marc Rainaut, chef d'état-major Jean Vatinet, Charreton des MUR, Celebonovitch pour les FTP. L'unité devient une réalité régionale avant le CNR.

Sabathier et Jean Despas représenteront le FN et les FTP au sein du comité interdépartemental de libération mis sur pied après le 6 juin 1944 présidé par le maire de St-Tropez, René Girard.

Voici donc résumé le contexte dans lequel s'inscrit l'épopée de Pelletier et de Muthular d'Errecalde.

 

François Pelletier est le fils d'agriculteurs picards. Il s'est évadé de France après le débarquement allié en AFN. Il gagne Alger où il passe  le brevet de parachutiste. Il devient sous-lieutenant au bataillon de choc et suit les cours spéciaux du BCRA dirigé par Jacques Soustelle. Il demande à ses chefs «  un travail dangereux »

 Il a 24 ans lorsqu'il est parachuté avec son radio, le sergent Paoli, dans la nuit du 7 au 8 mars 1944 à la Motte d'Aigues dans le Vaucluse. Son arrivée a été annoncé en février 44 à Jean Despas par « Archiduc » le commandant Rayon membre du réseau SAP/R2. Il indique la double mission de cet officier « Ruben » établir un nouveau système de liaisons marines car les plages de l'Escalet sont brûlées et établir une fédération de tous les mouvements patriotiques dans le secteur des Maures.

Pelletier est tout heureux car son meilleur ami dont le nom de guerre est «  Maurice Noël » est du voyage. Ce dernier doit aller à Marseille pendant que Pelletier et Paoli s'installent dans la presqu'île. François réside chez M. et Mme Dot dans la villa « Jeannette » quartier des Capucins. Paoli loge chez les Despas aux « Graniers » où il cache ses émetteurs.

François n'a pas de mal par son enthousiasme et son efficacité  à séduire les Résistants qui avaient amorcé leur rapprochement. Il va constituer avec eux « la Brigade des Maures » embryonnaire.

 Elle compte 500 hommes, immatriculés avec des pseudonymes. Elle est divisée en 4 groupes « Suffren, Lyautey, Leclerc, Guynemer » des sabotages, des actes d'auto-défense ou d'épuration sont accomplis. Elle est mise en réserve pour le jour du débarquement. L'action immédiate restant confiée aux FTP.

Les liaisons marines doivent être faites grâce aux vedettes lance-torpilles parties de Bastia et de Calvi. La Corse est libérée par les FFL parmi lesquels des Marocains depuis septembre 1943.

Pelletier a repéré près du Pinet, crique du Virol, un lieu favorable pour l'accostage. Pour limiter les risques de fuite, il met au point une signalisation ultra-rapide. Le signal du départ de la vedette est donné à 21 h 15. La vedette arrive moteur coupé vers une heure la même nuit. Pour sécuriser les lieux c'est lui qui plonge la nuit dans l'eau noire pour déminer seul !

Paoli signale qu'il a capté les deux messages, le 5 juin, annonçant le débarquement imminent sans préciser les lieux.

Le 6 juin 1944 l'état-major est créé avec 3 maquis : près de Cogolin,  près de Ste-Maxime (d'abord à Bagari à Plan de la Tour puis replié à la Nartelle).près de la Garde Freinet à La Mourre chez le fermier Elie Bonissone. Ce troisième maquis est commandé par Pelletier et Despas en fuite depuis l'arrestation de la responsable de la ronéo clandestine. C'est un maquis d'instruction. Jean Despas est aussi à l'origine du drapeau de la Brigade.

Il l'a subtilisé sur la façade du local abritant la Légion pétainiste à St-Tropez, rue Gambetta. Il place une bombe : le local saute ! Il en modifie les inscriptions qui portent les dates de 18 juin 1940- 15 août 1944. Il fut remis à Alix Macario le 15 août 1945 par le ministre Diethlem. L'original est conservé dans la citadelle de St-Tropez. Une copie a été confiée à Ste-Maxime et à Ramatuelle.

Après le 8 juin 44, le débarquement ne venant pas, une partie est démobilisée. L'action immédiate restant confiée aux FTP. A Cogolin, Alix Macario dirige une équipe volante de FTP, à Bagari : Darnac est à la tête de FTP et AS.

Le problème crucial est celui des armes et de leur répartition, faisant fi des préventions d'Alger Pelletier décide d'en donner également aux FTP. Pour cela il réclame un parachutage massif à Alger car celles cachées à St Tropez son nettement insuffisantes.

Une première tentative dans la nuit du 1er au 2 juillet se solde par un échec, par contre la seconde est un succès dans la nuit du 13 au 14. Au nord de Cogolin les containers atterrissent sans difficultés et sont dissimulés dans des charrettes à buf : les unes pour La Mourre, les autres au maquis de Cogolin chez Alix Macario.

C'est ici que commence la trahison. Maurice Noël revient de Marseille pour annoncer à Pelletier l'échec de sa mission à Marseille. Il est revenu 15 jours avant les parachutages pour expliquer soi-disant que les Allemands sont trop forts là-bas. Il lui propose de se mettre à sa disposition. Pelletier ne se méfie pas et le présente à divers camarades. Mme Despas lui prête un vélo, le 1er juillet ils montent ensemble au maquis de La Mourre. Le soir même, ils vont au premier parachutage raté dans les collines de Cogolin.

Le 2, Noël propose d'assurer sa sécurité lors du prochain rendez-vous avec les vedettes lance-torpilles. François refuse : son équipe est déjà formée avec des gars de Cogolin (Maurice Mariller, Edouard Boucaut, Jean Astier et Jean  Pattachini) l'équipe marche bien pas question de l'augmenter.

Le 3 juillet, Noël rend le vélo pour annoncer son retour à Marseille. Il a besoin d'argent pour une conquête féminine. Il est sûr d'en trouver d'autant plus qu'il est le fils d'une vieille et grande famille de la région marseillaise. Nul ne sent le piège ! Que de fois un peu partout cela s'est reproduit hélas !

Le 21 juillet, Noël est de retour par la micheline de 9 heures et demi du soir (et oui ! A cette époque St Tropez se gagnait par le fer avec un arrêt à La Foux pour monter dans le tortillard vers la cité du bailli de  Suffren) il prend contact avec Mme Despas, lui demande «  Les amis sont là ? » puis va dormir à l'hôtel «  l'aïoli »

Le lendemain, il rencontre Muthular d'Errecalde dit  « Lucas » Ce dernier est un officier américain d'origine basque parachuté à Beaumont le 14 juin 1944. Il appartient au service secret de l'O.S.S. Il doit rejoindre Alger à bord d'une des  vedettes du réseau Pelletier. En attendant il loge chez l'inspecteur de police résistant, Lucien Farral. Lucas est sympathique mais terriblement imprudent par exemple une nuit en rentrant de son travail il découvre que Lucas qui s'ennuie, a organisé une surprise-partie bruyante !  La jeunesse est toujours insouciante convaincue de son invincibilité !

Le 24 juillet, Noël passe la matinée à la villa Jeannette avec Pelletier et le radio Paoli. A midi, il part seul au restaurant où déjeune Muthular pour le saluer. Trente minutes plus tard une traction de la Gestapo de Marseille entre dans la ville.  Cette Gestapo marseillaise a déjà en cet été 44 assassiné des dizaines de résistants. Bien sûr elle compte dans ses membres des « assistants » français dont une femme « Blanche » et un ambigu « Monsieur Georges » leur chef le SS Dunker-Delage finira devant un peloton d'exécution le 6 juin 1947.

Tout va très vite, les palmiers entourant la villa empêchent Pelletier et Paoli de voir arriver le détachement de la Wehrmacht, en position autour de la villa. Lorsque la Gestapo, arrive toute fuite est impossible. Muthular est arrêté à son tour vers 13 heures.

Par chance les autres Résistants dénoncés : Despas, Marko Celebonovitch, sa fille Nicole et d'autres ont pu s'enfuir. Jean  Despas prend l'initiative de faire déplacer le maquis de La Mourre. Bien lui en a pris ! Le 25 juillet, les Allemands investissent la ferme Bonissone «  Les Crottes » et l'incendient. Des armes sont saisies, sans doute celles parachutées dans la nuit du 13 au 14 et montées le 18 juillet. Mme Bonissone est maltraitée mais ne dit rien. Les maquisards ont réussi à quitter les lieux  sains et saufs.

Mais revenons à l'arrestation du trio. Il est emmené à l'appartement de Farral qui échappe par miracle  à la souricière. La Résistance, alertée veut tenter le tout pour le tout en les délivrant, hélas la traction des gestapistes est plus rapide. Elle prend sans attendre la route de Marseille pour gagner le 425 rue Paradis. Pelletier on ne sait trop comment a réussi à griffonner un mot pour avertir ses amis du danger. Ce mot, aussi incroyable que cela puisse être, est parvenu à St- Tropez !  

Le 12 août 1944 après avoir subi des tortures inimaginables François Pelletier et Muthular d'Errecalde sont enterrés encore vivants dans le charnier de Signes où huit mois plus tôt, le 2 janvier, furent exterminés les 10 maquisards du camp des Limattes et le berger venu les prévenir.

Plus tard à la libération de Marseille, la fiche de l'agent double de la gestapo fut découverte au nom d'Erik Dimker qui appartenait à une vielle famille de la région. Il avait dénoncé le réseau Pelletier pour deux millions de francs de l'époque. Peut-être pour sa conquête ? Il n'a jamais touché cet argent : Maurice Noël fut abattu par ses patrons allemands d'une rafale de mitraillette le 8 août, quatre jours avant l'ami qu'il avait trahi.

  

 

Alain Prato

 

Je remercie mes amis de l'ANACR pour m'avoir accueilli. Grâce à eux j'ai pu enfin prendre toute la dimension de cette tragédie que je connaissais un peu pour avoir lu très souvent la plaque au sommet.


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