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ALLOCUTION AU COL DU VINON le 8 août 2010
Par Claude RODDIER, Présidente du Comité Départemental.


Mesdames et messieurs les élus, ...

Nous voici à nouveau réunis ce deuxième dimanche d'août, comme l'avait demandé Alix Macario, dit Bienvenu, chef d'une des composantes de la Brigade des Maures, le maquis FTP Valmy de Cogolin. Nous y honorons la mémoire du lieutenant François Pelletier, dit Ruben. Il a été arrêté le 24 juillet 1944 avec son radio, le major américain Muthular d'Erecalde dit Lucas et, sans doute, deux aviateurs en attente de départ. Ils ont été arrêtés par la Gestapo de Marseille, dans le cadre de l'affaire Antoine. François Pelletier et Muthular d'Erecalde ont été fusillés le 12 août 1944 avec 7 autres résistants de la région à Signes, ce même village où le 18 juillet avaient été fusillés les principaux chefs de la résistance provençale (affaire Catilina).

Pendant deux semaines, du 24 juillet au 12 août, François Pelletier et Muthular d'Erecalde vont être atrocement torturés, au sinistre numéro 425 de la rue Paradis à Marseille. Je dois vous avouer que depuis le 24 juillet je n'arrive pas à ne pas penser au calvaire de ces deux hommes. Nous sommes aujourd'hui le 8 août, pendant 4 jours encore ils vont souffrir l'inimaginable et tout cela pour rien, puisque le 12 sera le terme de leur courte existence. Nous devons le répéter très haut et fort. Le mot "torture" est un mot qui nous révolte au fond de nous mêmes. Il représente quelque chose que nous devons combattre sans relâche. Rien ne permet de justifier ni d'excuser la torture d'un être humain.

A cette demande d'Alix Macario, notre présence ici est une réponse: nous n'avons rien oublié. Elle a aussi un autre motif pour lequel personne ne nous a rien demandé, pas plus Alix Macario que François Pelletier, Jean Despas, Marko Celebonovitch, Marc Raynaud, Celtic Vatinet ou bien d'autres. Nous désirons simplement rendre hommage à la Brigade des Maures, à sa caractéristique unique dans le Var et bien rare ailleurs.

Au printemps 1944 le maître mot de la Résistance est "unité". Il y a, à la base, un désir d'unité de la Résistance, mais nous savons, hélas, qu'elle ne se réalisera pas. Seuls les mouvements gaullistes vont s'unifier. Le mot MUR a remplacé Combat ou Libération. Partout ailleurs, c'est le mot concurrence qui décrit la réalité de la Résistance. Concurrence au sommet qui se répercute entre les chefs locaux AS/MUR gaullistes et ORA giraudistes, concurrence de toujours entre les chefs AS liés aux socialistes et les chefs FTP liés au communistes. L'historien Jean Marie Guillon le dit en tant de mots en parlant des maquis AS et FTP du Haut Var. Comme à regret, il écrit: "ces maquis étaient concurrents". Et son plaisir transparaît quand il note que le temps qui s'écoule permet d'aller vers l'unité: il y a des discussions "cordiales" près du Verdon, des combats communs à Collobrières.

C'est là le trait de gloire de la Résistance des Maures. Ses responsables, toutes tendances confondues, ont compris que la marche vers l'unité était la clef de la victoire, que la coopération pouvait et devait remplacer la concurrence. Ils ont réussi leur pari. Comment expliquer une pareille prise de conscience? Bien que les responsables de la Brigade des Maures n'aient pas connu les responsables précédents et à peine su qu'ils avaient existé, le maquis FTP du camp Faïta avait-il préparé psychologiquement le terrain?
Actif dès 1940, le petit groupe des "sans-culotte" a certainement joué un grand rôle puisque son animateur principal, Jean Despas, est au centre de toutes les activités résistantes locales. En 1942 Jean Despas et les sans-culotte s'intègrent dans le FN lié aux communistes sans pour autant perdre contact avec leurs amis gaullistes. Ce FN local devient le support des opérations de liaison que la résistance giraudiste organise entre Alger et Ramatuelle à partir de 1943. Voilà donc le FN allié à la fois aux gaullistes et aux giraudistes. Il décide que le temps est venu d'une unité militaire plus large qui fusionne tous les groupes. La direction en est confiée à un officier de réserve gaulliste, proche des MUR, Marc Rainaud, le restant du commandement étant assuré par Jean Despas et Marko Celebonovitch. La Brigade des Maures est née.

Tout à fait indépendamment, François Pelletier, fils d'agriculteurs picards, s'est évadé de France en 1942 pour Alger où il passe le brevet de parachutiste. Il devient sous-lieutenant et suit les cours spéciaux BCRA organisés par Jacques Soustelle. Il est parachuté le 8 mars à la Motte d'Aigues (Vaucluse) comme responsable de la mission chargée d'établir une liaison par vedettes entre la presqu'île de Saint-Tropez et la Corse. Il est pris en charge par l'ORA et installé dans le Var (Draguignan/Saint-Raphaël, Cogolin, puis Saint-Tropez) avec son radio Jean Paoli dit Paul Camous, pris en charge par la résistance AS dracénoise. C'est par son intermédiaire que Pelletier fait connaissance de la résistance tropézienne. Il assure plusieurs liaisons maritimes sur la commune de Ramatuelle (réception du radio Soupiron fin avril, embarquement du chef régional SAP Archiduc et du chef de la mission Hercule en mai et réception du Dr. Rosencher Raoul, membre de la mission interallié). Ayant apprécié les qualités de la Résistance locale, il s'y intègre avec passion.

Le débarquement du 6 juin arrive. Comme prévu la Brigade des Maures forme trois maquis, l'un à Cogolin (FTP "Valmy" au Val d'Astier avec Macario et Celebonovitch), l'autre à Sainte Maxime (FTP à Bagarri avec Darnac), et le troisième à La Mourre dans la commune de La Garde Freinet (AS avec Pelletier et Despas). Les actions sont plus particulièrement l'œuvre du détachement "volant" Valmy d'Alix Macario, en liaison étroite avec le CO de son secteur Marko Celebonovitch. Il parvient à organiser des actions spectaculaires, sans perdre un seul homme, ce dont il était très fier.

Le 13 juillet Pelletier obtient un parachutage d'armes (18 fusils, 2 fusils-mitrailleurs, 11 mitraillettes et 100 grenades) aux Rabassières (Cogolin). Il partage ce trésor entre son maquis de La Mourre et le maquis Valmy.

Tout se termine pour lui ce 24 juillet. Un autre officier, en apparence semblable à lui, parachuté dans les mêmes conditions, a été retourné par la Gestapo de Marseille. La trahison d'Eric S. dit Noël a provoqué dès le 7 juin des arrestations qui touchent particulièrement la Résistance des Bouches du Rhône. En juillet, elle touche toute la Résistance provençale. Eric est abattu d'une rafale de mitraillette par ses "patrons" allemands le 8 août, aujourd'hui, 4 jours avant François.

Non seulement nous n'avons rien oublié, mais les faits décrits ici prennent un relief très moderne. La lutte entre les tenants de la concurrence et ceux de la coopération est au cœur de l'actualité. Les premiers se comportent comme les responsables giraudistes d'autrefois. A Alger, en effet, cette résistance peu orthodoxe n'inspirait pas grande confiance. Pelletier et ses amis ne s'en soucient pas outre mesure. Le 7 juin, en réponse à son annonce qu'il prenait le commandement et allait instruire le maquis de La Mourre, François Pelletier reçoit un cable lui demandant de n'assurer que son service ordinaire. Il ne donne pas suite. L'appellation AS de ce maquis pouvait en effet surprendre puisqu'aucun de ses chefs (lui et Despas) n'appartenaient à cette organisation. Jean Marie Guillon fait remarquer que pour obtenir le parachutage du 13 juillet, il cache la dominante FTP de la Résistance locale.

La Brigade des Maures se sait unie et forte. Elle se montre sûre d'elle même et ne s'inquiète pas des hésitations de la hiérarchie à son sujet. Les combats de la libération et l'intégration de la Brigade dans la Première Armée française (Rhin et Danube) commandée par le Maréchal de Lattre de Tassigny montreront à quel point elle avait raison.