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CEREMONIE DU SOUVENIR A SAINTE-CROIX DU VERDON
le 11 août 2011




ALLOCUTION DU DOCTEUR PAUL RAYBAUD À LA FERME « BŒUF »


Je suis un survivant de la tragédie du 11 Août 1944, et âgé de 90 ans. C’est donc la dernière fois que je m’exprime devant vous, au nom des maquisards de Ste Croix. Je vous remercie tous, de votre participation à cette cérémonie et particulièrement, les personnalités, les élus et les représentants des Associations patriotiques qui nous honorent de leur présence. Je veux tout d’abord rendre hommage à un de mes amis disparu il y a quelques années, Mr Profit, qui était responsable du Souvenir Français de Riez. C’est lui qui prit l’initiative de faire opposer cette plaque du souvenir sur la façade de cette ferme Bœuf qui était le pivot de notre maquis et devint le témoin de la tragédie. Et a été le promoteur de cette cérémonie devenue annuelle et inscrite dans le patrimoine résistant commun au Var et aux Basses-Alpes. (Vous m’excuserez de conserver ce nom du département c’est celui de mon époque) . Souvenons nous que cet homme mérite la reconnaissance des maquisards de Ste Croix.
Tout à l’heure, à la stèle des « Fabres » , j’évoquerai cette journée du 11 Août 44. Mais je veux témoigner de l’affectueuse gratitude que nous portons à la population de ce secteur qui s’étend de St André et Moustier à Riez et à Quinson.
A cette population telle que nous l’avons connu et aimés, à dominante rurale ; elle était solide, laborieuse un peu austère courageuse et d’un grand cœur. Oui, ces fermiers dont les bastides jalonnaient le Verdon, oui ces habitants de Montagnac, Montpezat, St Laurent et Ste Croix, ceux d’Allemagne, de Valensole, Riez et Quinson, ils nous ont aidés, ravitaillé, hébergés et soignés, sans hésitations, sans a priori ni arrière pensée malgré les risques encourus . Dans l’ensemble ils étaient acquis à la Résistance civique et patriotique sans laquelle aucun maquis n’aurait pu exister ; sans laquelle la libération de notre sol n’aurait pu être si rapide ni si justement méritée. Ils étaient le véritable visage de la France. Nous les assurons de notre totale reconnaissance en espérant que leurs descendants , notre comité des A.N.A.C.R du Verdon aident à maintenir et à développer cet esprit de Résistance qui nécessite une activité inlassable , aujourd’hui comme hier.
A présent, je vais vous lire à la mémoire de nos morts et en y associant la population un petit poème, écrit par un poète Résistant tchécoslovaque Julius Fucik décapité à Berlin le 8 Septembre 1943.

Vous qui survivrez à cette époque, n’oubliez pas !
N’oubliez pas les bons, n’oubliez pas les méchants.
Rassemblez patiemment les témoignages sur ceux et celles qui ont tombés.
Un jour ce que nous vivons aujourd’hui sera du passé.
On parlera de cette grande époque et des héros anonymes qui ont fait l’histoire.
Moi, je voudrais que l’on sache qu’il n’y avait pas de héros anonymes.
Ils étaient des hommes et des femmes avec un nom, un visage,
Un désir ardent de vivre une espérance.
Je voudrais qu’ils vous restent tous proches comme des amis, comme des parents,
Comme vous-mêmes.


ALLOCUTION DU DOCTEUR PAUL RAYBAUD À LA STÈLE DES « FABRES »


Il y a 67 ans, le lac de Sainte Croix n'existait pas. A la place, un vaste terrain boisé buissonneux et rocailleux qui descendait, à quelques kilomètres plus au sud vers le lit du Verdon par des versants plus ou moins abrupts. C'est là que, à partir du 5 août, vint s'installer le camp Robert FTP d'Aups dont je faisais partie. Nous étions là, environ 80, car plusieurs de nos groupes évoluaient en parallèle (celui d'Edmond Bertrand vers Valensole, celui de Yvon Vernes qui nous amena 5 américains dont l'avion avait été abattu près de Rians, et celui de Billon qui assurait notre liaison avec Claviers et l'Est Varois. Et nous fûmes très étonnés de retrouver là un groupe de l'ex 1ère Cie FTP de Provence, commandé par Ange Taddei et Richard Cassin du Camp Faïta ainsi que de forts contingents des 2° et 18° Cies FTP semi légales des Basses Alpes avec Grandi, Chaillan et Mournier.

Comment expliquer l’aberration d'un tel rassemblement si étranger à notre tactique de guérilla disséminée? Je ne peux me l'expliquer que par l'obéissance irraisonnée du nouveau responsable FTP Départemental (il n'avait pris ses fonctions qu'à la mi-juillet), obéissance donc aux ordres d'un Etat Major FFI truffé d'officiers d'active complètement ignorants de la pauvreté de notre armement et des règles de la guérilla. D'ailleurs, le 10 Août, conscients du risque, nous, au Camp Robert, avions décidé de lever l'ancre et de nous disséminer à nouveau. Il s'en est fallu d'un jour, « ce jour de trop » comme le dit Garcin, ce jour qui permit la tuerie de la Limmatte à Signes et le massacre de Lambesc, alors que le « jour de moins » permit la dispersion du maquis de Siou Blanc. Au demeurant, ce rassemblement manquait d'homogénéité, chaque groupe étant jaloux de son autonomie et d'une solidarité interne acquise dans la promiscuité des mois précédents. C'était comme un esprit de corps. Mais se manifestaient des liens de fraternité, de camaraderie, des échanges d'amitié car nous avions en partage de multiples privations et les aléas d'une existence vécue au jour le jour. Et surtout planait sur nous tous – et chacun y tenait sa place – une atmosphère d'identité profonde. Nous étions tous des volontaires, des bénévoles, unis par une prise de conscience identique. Nous avions la certitude de la Victoire, la même volonté de libérer notre patrie et la même espérance de la reconstruire plus solidaire, plus généreuse et plus belle. Cela nous donnait le sentiment de nous dépasser nous mêmes, ce qui est la plus grande marque d'estime de soi que l'on puisse éprouver.
Hélas! A l'aube de ce 11 Août, une vive fusillade nous mit en alerte. Nos sentinelles, un groupe de Polonais déserteurs de la Todt, s'opposaient avec un grand courage aux Allemands qui affluaient. Notre consigne en cas d'attaque était de refuser un combat forcément très inégal, et chacun pour soi de s'approcher très vite des ennemis pour se dissimuler avant que l'encerclement soit accompli. Mais là, nous étions beaucoup trop nombreux pour que cette tactique ait eu sa pleine efficacité.

Je ne puis donner un exposé exhaustif de ce qui s'est passé, je ne suis pas un historien et ne peux donc parler que de mon parcours. Je vous dirai seulement que j'ai vécu des minutes angoissantes dont j'ai déjà parlé et que j'ai eu beaucoup de chance de m'en tirer sans dommages. Certes, dans les jours qui suivirent nous fûmes assez nombreux à nous retrouver à Artignosc et Quinson où nous apprîmes le débarquement et la fin du maquis FTP d'Aups et qui scella définitivement la destinée de 19 de nos compagnons.

Mais aujourd'hui que nous reste-t'il de ce combat sans précédent?

Quelle immense déception, quelle frustration nous éprouvons aujourd'hui en voyant comment cette espérance qui était le moteur de notre vie est bafouée. En cette période trouble où nous vivons, la mondialisation financière et l'hégémonie bancaire avec ses crises démantèlent les souverainetés nationales, suppriment les valeurs républicaines et humanistes édifiées au cours des siècles, laissant ainsi l'homme seul, vulnérable et désemparé. Et bien sûr, les thèses racistes ressurgissent un peu partout, utilisant un langage négationniste et populiste basé sur l'immigration, l'insécurité et la religion. En France même nous sommes indignés quand Kessler et madame Parisot réclament avec véhémence l'élimination de ce qui reste du programme du Conseil National de la Résistance et quand les principes et les acquis pour lesquels nous avons tout donné et nos camarades ont perdu la vie sont remis en cause d'une façon éhontée.

Aujourd'hui j'ai le cœur serré en regardant cette stèle où sont gravés les noms de mes 19 camarades, en évoquant ceux que j'ai un peu connus, Fuentès et Baudoin de Carcès, les marins pompiers de Marseille, Durand et Jean Marc, Subilia du camp Faita et Tom le malgache sur lequel personne n'a pleuré, et Montoléone si longtemps méconnu. En me quittant, ils ont emporté ma jeunesse et laissé un vide dans mon cœur. Mais, chose étrange, je sens toujours leur présence en moi. Et je sais qu'ils continueront à exister tant que l'on pensera à eux, tant que l'on parlera d'eux. Il ne s'agit pas ici de ce que l'on appelle pompeusement devoir de mémoire, mais de ce que dictent notre cœur et notre conscience : montrer le sens de leur sacrifice à la lumière de cette Résistance qui assura la défaite du nazisme et sut préparer pour les générations futures des lendemains qui chantèrent.

Notre devoir est tout tracé : continuer et développer avec votre aide à tous, le combat de la Résistance contre tout avilissement et mépris de l'homme. Nous restons ainsi fidèles à la mission patriotique et civique que s'étaient fixée nos morts : faire de notre pays un état de justice et de droit, une France républicaine sociale, libre et maitresse de son destin, heureuse et accueillante dans un monde en paix.

Paul Raybaud et René Clérian